Les 30 dernières minutes

255455_460447357370423_1602111006_nIl était 23 h. Tu finissais de remplir ton tout dernier rapport de soirée. Et puis, tu t’es retournée vers moi. Le regard rempli d’une énergie à en couper le souffle, appréhendant très certainement une vie nouvelle, tu as affiché ton plus grand sourire, si magnifique et ensoleillé, à ton image. Clic. Derrière ma caméra, je captais précisément cet instant, que je ne voudrais pour rien au monde oublier. Et je te regardais, et je me disais combien tu étais une belle personne. À tous les sens du terme. Combien tu avais l’air si jeune et tellement pleine de vie. Dans trente minutes, tu laisserais tes clés au poste de garde et fermerais la porte pour la toute dernière fois. Tu marcherais vers la sortie, laissant derrière toi 35 années de ta vie à prendre soin de gens terminant leur séjour dans ce monde. Pour maintenant, toi, avoir une vie aux couleurs de tes plus grands rêves et de tes plus grandes aspirations. Et moi, j’avais cette chance inouïe de te suivre pendant cette dernière soirée de travail et de vivre avec toi ces derniers instants. L’appareil photo devant les yeux, j’ai observé et compris tellement de choses…

Je te savais déjà patiente et d’une gentillesse naturelle. Mais ce soir-là, j’ai vu beaucoup plus. Je t’ai vu d’abord très organisée, très efficace et très rapide. Une femme d’expérience qui aime et qui connait son travail quoi! En quelques secondes, tu avais presque oublié ma présence. Tu dévalais les corridors du centre afin d’y rencontrer chaque résident de ton département pour leur administrer les soins nécessaires avant leur sommeil. Tu les connaissais par cœur, individuellement. J’étais impressionnée de voir à quel point tu prenais très sincèrement le temps d’être avec chacun d’entre eux, en t’adaptant surtout à chacun d’eux par une empathie indescriptible. Multitasking? Je crois rêver! Dans un salon rempli de personnes âgées, dont la vie avait largement alourdi leur cas d’Alzheimer, de troubles psychologiques ou de blessures graves, tu étais à l’affût de tout. Tu distribuais des pilules ensachées, préparais des mélanges, répondais à toutes les questions reçues, surveillant du coin de l’œil ce qui se passait dans la grande salle. Clic. Y avait cet homme qui venait te voir à toutes les deux ou trois minutes en te demandant : « Garde! Garde! Je vais dormir où ce soir moi au juste? » Sa question était toujours la même. Et ta réponse demeurait parfaite chaque fois. Tu le rassurais, avec un grand sourire, et lui répondais avec humour : « Vous vous en allez juste là-bas, à la chambre 403, juste à côté de la 402. C’est votre chambre! » Et il revenait et te demandait la question, encore et encore. Tu ne perdais pas patience, jamais. Et tu y ajoutais même une main sur l’épaule, en réconfort. 935397_460447384037087_1524914339_nTu aimais les contacts humains. Je t’ai vu prendre la main de cette résidente en état de panique. Le sourire qu’elle t’a fait… Le bonheur que tu lui as donné… Clic. Je t’ai vu complimenter à maintes et maintes reprises. « Vous êtes ben belle! » « Vous êtes tellement gentil vous! » « Et que je vous aime vous! » C’était instinctif chez toi de créer de la joie. Infirmière oui, mais bien au-delà… Sans jamais commenter tu as aussi ramassé à de nombreuses reprises le casse-tête de l’homme qui l’échappait par terre sans cesse, en guise de provocation. Zen, tu l’es. Et tu l’es sûrement devenue de plus en plus avec les années, les situations difficiles, les cas lourds, les décès…

À t’avoir vu courir toute la soirée pour réussir à tout terminer, j’ai ressenti ce besoin de sortir quelques instants à l’extérieur. En marchant dans le corridor où se faisait entendre une sonnette de chambre, j’ai croisé un vieux en jaquette bleue qui a apparemment tenu à me montrer son pénis, ainsi qu’à tout le département complet… Wahh… Mes yeux ne souhaitaient vraiment pas ça… Pas de clic cette fois. En courant vers la sortie, je m’imaginais soudainement les situations que tu as dû vivre au cours des dernières décennies…

Ta soirée a par ailleurs été remplie de surprises. La visite de ta sœur, des fleurs, un gâteau surprise de tes collègues de travail accompagné de merveilleux messages de remerciements. Y a même un de tes collègues qui, à la blague, a bien beurré la poignée de porte de ton bureau de Nutella sur laquelle tu as joyeusement et très innocemment posé la main… Clic. Ça va de soi que j’ai capté cet instant de qualité! 😉

23 h 30. Tu étais fébrile. Pleine d’émotions. En ramassant le restant de gâteau, les cartes et autres trucs, tu as pris quelques instants pour laisser un petit mot à tes collègues sur le bureau. Tout simple. Parce que tu étais trop émotive. Tu es allée à l’essentiel. Merci, je vous aime. Et puis tu as laissé tes clés sur le bureau. 969557_460447417370417_560566019_nTu as fermé la porte pour la toute dernière fois. Tes respirations semblaient plus courtes. Mais tu semblais bien contente en même temps. Fière et sans regrets. Tu marchais vers la sortie, laissant derrière toi toutes ces années de soins et te dirigeant maintenant vers une autre vie. Pleine d’idées et d’ambitions, belle et en santé, avec de l’énergie à revendre, tu pensais déjà à tes milliers de projets et même à une seconde carrière!

La porte s’est refermée. C’était fini. Clic. C’est dans le stationnement qu’on s’est quitté. Je t’ai fait un câlin. J’espère que tu as compris que j’étais fière de toi. Je t’admire maman. Je t’admire d’avoir fait ce travail, qui a été rempli de difficultés de toutes sortes, pendant toutes ces années, avec acharnement et sans jamais abandonner. Et en demeurant toujours positive, malgré les cas difficiles que tu as vécus. Parce que tu avais à cœur tes proches. Leur bien-être et leur sécurité. Ta famille, tes collègues et les gens dont tu prenais soin. Tu sais, ils étaient chanceux ces vieux d’avoir une p’tite infirmière comme toi! Y a tellement de bonté en toi. Et de douceur. Et de professionnalisme. Et d’empathie. Et d’humour. Je sais que tu ne recevras pas de prix, ni de trophée pour ce travail, mais sache que dans mon cœur tu te mérites la médaille d’or. Je sais que tu étais la meilleure. Et je n’ai pas besoin de jury pour le confirmer.

Maintenant, profite de cette deuxième vie qui s’offre à toi, pleinement méritée.

Je t’aime ma belle,

Mêêêlissa

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6 réflexions sur “Les 30 dernières minutes

  1. quelle belle penser et des paroles si juste ont te reconnais a chaque phrase ….ca me charive le coeur…..tu vas beaucoup mais beaucoup me manquee……tes sourires rassurant le petit quelque chose qui nous calmais a la fin de mon quart de travaile….Mais je suis tellement heureuse ppur toi ma belle tu le merite tellement…Je t embrasse et de fait un merveilleux calins d amour xxxxxxxxxxx Maryse xxxxx

  2. WoW! Quel beau témoignage d’une fille à sa mère………une fille fière de sa maman…..une maman sûrement aussi fière de sa fille! Touchant et beau à lire Bravo!

  3. Félicitation Sylvie C’est tout un métier, ne comptons pas tout le temps, les pas et les sentiments qu’ont a, sa n’a pas de prix se dévouer et se donner a 100% c’est sa une inf. efficace et sa te représente tres bien mais…je sais dans tout ce que entreprendra tu va te donner encore a 100% et que le meilleur s’en viens. Bonne retraite tu le mérite bien xxx

  4. Je prends quelques instants pour vous remercier de la part de ma mère pour vos beaux commentaires. Elle apprécie grandement et vous en remercie de tout coeur!

  5. Cest si bien écrit, à la fois inspirant et émouvant. Beaucoup de talent se trouve au bout de tes doigts…. que tu y tiennes une plume ou une caméra. Bravo!

  6. DES MOTS À EN COUPER LE SOUFFLE, si précis, il en manque aucun. Tu as Mélissa, si bien saisi et si bien défini cette personne (ta mère) avec qui j’ai travaillé des années, lors ce qu’elle travaillait le jour. Je ne peu que rajouter une seule chose, c’est dur de voir s’en aller les personnes que l’on aime et que l’on appreci, surtout quand il faux le vivre «  »deux fois » ».
    À « SYLVIE », Bon congé indéterminé bien bien très bien mérité. « BISOUS » jr inf.

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