L’été de mes 21 ans

Tout le monde se souvient de sa première expérience de travail. Je parle de son premier emploi en sortant de l’école, celui qui marquera les jalons d’une vie professionnelle parfois dessinée d’avance, parfois pleine de rebondissements.  

J’étais célibataire, j’avais l’ambition d’une jeune première et le monde de la radio m’attirait. J’ai décidé de faire les choses à ma manière, direction Baie-James.

Ma décision est prise. J’irai m’établir au Nord du 53e parallèle à une centaine de kilomètres de la Baie-James, à Radisson. Après quelques entrevues téléphoniques au mois d’avril pour un poste d’animatrice radio, je suis allée visiter ma future contrée éloignée. Le ciel nordique était gris, la slush encombrait les quelques rues en garnotte. La Principale était vide. Seul un panneau-annonce d’Esso déchirait le ciel terne. Pourtant, je sentais l’appel de l’exil. Férue de tourisme et semi-aventurière dans l’âme, je trépignais de vivre un brin de la vie des bâtisseurs de la Baie-James. C’était maintenant ou jamais. Je serais bien là-bas, même si mes talons hauts et mon look urbain me catapultaient à des années-lumière de l’image d’une coureuse des bois.

Fin juin 2005 : les deux voitures sont pleines à craquer. Après 1000 kilomètres à parcourir des villages aux noms inusités, tels que Rapide-Danseur et La Corne,  et à être hypnotisée par les étendues d’épinettes noires,  je me suis installée au coeur d’une bourgade de 350 personnes, où l’entraide et la chaleur humaine ont côtoyé la détresse des âmes esseulées.

J’étais la seule employée d’une petite station de radio locale nichée dans les locaux de l’école primaire et secondaire. Deux fois par jour, j’animais une émission quotidienne que je conçevais le matin même. Pas de journaux pour les nouvelles. Seulement un accès aux petites annonces sur les babillards du village en plus d’avoir une connexion Internet basse vitesse. Les Radissoniens venaient également au studio pour faire un brin de jasette en ondes. Je prenais leurs histoires pour en faire la mienne. Je débusquais les invités un à un pour enregistrer des entrevues avec des artistes montréalais, des politiciens provinciaux. Je laissais les enfants de l’école jouer les animateurs radio le temps d’un avant-midi les vendredis.

Hormis l’acquisition d’une expérience professionnelle hors du commun, j’ai obtenu un A+ durant ce passage à l’école de la vie. Une année qui mériterait un recueil  de pensées, d’anecdotes, d’états d’âme, d’accomplissements, de déceptions, de peine d’amour.

Connaissez-vous un maire de village qui accepte de poser une soucoupe satellite sur le toit de votre maison? Un cinéaste qui fait de vous un personnage de son prochain film le lendemain de votre arrivée en terre inconnue? Un garagiste qui remplace votre batterie d’auto avant d’aller trinquer au bar du village avec vous le jeudi soir? Une maître de poste qui vous appelle en studio à chaque après-midi pour entendre ses tubes préférés des années 80?  Un boucher qui coupe votre jambon forêt noire en vous donnant un cours d’heavy metal 101? Bienvenue à Radisson!

Cette proximité est grisante, incroyable et inimaginable en milieu urbain. J’ai mis de côté les problèmes d’alcool, de dettes, de toxicomanie et de santé mentale de certains logeurs de ce cocon hermétique pour ne connaître que le meilleur d’eux. Je garde en tête leurs sourires, leurs encouragements, leurs rires et leurs accolades.

Il m’est arrivé de pleurer le soir, seule dans ma cabane dans le Nord, à me demander ce qui m’avait pris de m’embarquer dans une aventure pareille. Je m’ennuyais de ma famille, de mes amis, de la ville, de ses bistros, de son bouillonnement, de ses cinémas.

Mon cinéma, c’était de regarder les ours vider mes poubelles ou les caribous gambader sur la route de Chisasibi. La sortie du dimanche se passait chez les autochtones à manger de la banique avec la famille Cromarty sur les abords de la Baie-James ou à magasiner les aubaines chez Northern, où les deux modèles de soutien-gorge étaient accrochés entre les VTT, les scies mécaniques et les sacs de chips à 6 $.

On ne vit pas cette expérience là deux fois. Six ans plus tard, je parsème encore ma vie du meilleur que je suis allée chercher au bout de la route. Un peu au bout du monde.

Dans un prochain billet, place aux anecdotes jamésiennes …

Chèvre-Laine

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