Dans l’autobus jaune

16 h 15. Elle grimpe dans l’autobus qui la mènera chez elle après une autre journée en troisième secondaire. Elle prend toujours le même banc au milieu des allées et attend son amie pour qu’elles se racontent leurs journées en détails. Elle garde un oeil vers la porte d’entrée, un peu inquiète. Elle sait qu’elle s’attirera des railleries. C’est inévitable. Elle ressort du lot de gamins vêtus de chandails à capuchons gris. Ses vêtements sont aux couleurs de l’arc-en-ciel et aujourd’hui, elle a mis sa veste de cuir bleu et ses souliers vert grenouille. Elle s’assume et en est fière. La différence attire, mais dérange aussi. 

– Hey, t’as l’air d’une salope avec ça su’l dos!
– Ta gueule.
– Salope! T’entends?
– Ferme-toi, j’t’ai dit!
– …

Elle s’est défendue sur un ton calme, trop calme peut-être. Le jeune baveux aux dents de lapin a lâché sa proie et s’est retourné vers une autre tête de Turc pour continuer son petit manège. Lorsqu’il est sorti à son arrêt, la fille l’a fusillé des yeux. Il l’a regardé brièvement avant de poursuivre sa route, le dos courbé par un sac à dos trop lourd.

Il y a 15 ans, cette  »salope », c’était moi.

L’intimidation est au coeur de nombreuses discussions depuis quelques mois. On dénonce de plus en plus les coups et les mots toxiques qui pleuvent dans la cour d’école, dans l’autobus, entre deux rangées de casiers et sur les terrains de soccers. Je ne me considère pas comme une victime marquée au fer rouge. Je n’ai pas vécu le millième de ce que vivent trop d’enfants et d’adolescents. Mais ces remarques désobligeantes qui m’étaient destinées sont encore bien logées dans ma mémoire. Sur une note positive, elle m’ont permis d’affirmer ma créativité, entres autres vestimentaire, à un âge où la fragile charpente de notre ego peut s’effondrer au moindre coup de vent.

Les insultes, l’homophobie et les coups, ce sont des milliers de jeunes qui en subissent les foudres et ce, dans un bled perdu en Oklahoma ou à Rouyn-Noranda. C’est ce que dépeint le documentaire Bully, que je suis allée voir hier. Ce docu-vérité dresse un portait cru, direct et alarmant d’un problème de société répandu comme un cancer généralisé. J’étais plutôt curieuse de voir quel angle emprunterait Lee Hirsch pour parler d’un sujet aussi poignant, délicat et révoltant.

En présentant les portraits de parents ayant vécu le suicide de leurs enfants et celui d’intimidés, le réalisateur amène le spectateur à poser son propre regard sur des situations qui soulèvent la peine, l’indignation, la colère et, je l’espère, la culpabilité chez certains. Sans m’être identifiée à l’enfer des jeunes et des parents interviewés, j’ai tout de même été révoltée par l’attitude nonchalante des institutions scolaires qui refusent de constater l’ampleur du fléau qu’est l’intimidation.

Sur quelle planète vit la direction de certaines écoles? Je pense tout de suite à cette scène où l’on voit la directrice d’une école secondaire grondant presque gentiment un intimidateur en lui faisant promettre de ne plus jamais recommencer. Ce garçon n’avait pas volé un popsicle à la cafétéria ou lancé un avion en papier pour faire rire sa classe. Pour la énième fois, il venait de persécuter un autre jeune à cause de son apparence physique singulière.

Dans Bully, la réalité des intimidés est exposée au grand jour. Mais qu’en est-il des autres? J’aurais bien aimé entendre des intimidateurs afin de mieux cerner la source de leurs escalades de violence destructrice, plus souvent verbale que physique. Hélas, on fait un peu de surplace dans ces deux heures d’essai cinématographique, bien que qu’humainement parlant, ces 13 dollars en ont valu le déplacement.

J’attribue un 10/10 pour la bande sonore rythmée, à l’antithèse  des petites bourgades américaines des plus ordinaires, voire ternes, captées par la caméra.

Bref, Bully mérite d’être vu. Pour des raisons personnelles et surtout par conscience sociale. Si seulement une discussion peut émaner de ce film, le chemin de la dénonciation sera davantage pavé.

Car il y a encore trop de salopes aux souliers vert grenouille et de morveux aux dents de lapin.

 

Chèvre-Laine

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